Suite de la revue du centenaire avec le portrait croisé de 2 diplômés : André Cheneau (N43) et Roger Lévy (N44). Les archives de l’Ecole conserve le fonds de documents donné par la famille de Roger Lévy (promo 1944), avec une photo de lui étudiant à Toulouse en 1944. Nous possédons aussi tous les cours polycopiés ou manuscrits, et les sujets d’examen. Mieux encore, la correspondance avec un camarade André Cheneau, dans laquelle se trouve les courriers de demandes d’embauche et des courriers d’autres étudiants de sa promotion qui nous permettent d’avoir une idée d’un début de carrière, des ambitions et des désirs de ces jeunes gens. André Cheneau est décédé en 2015, mais sa fille Anne-Marie a conservé des documents sur son père et nous a transmis des photos de cette période, dont la carte d’étudiant de celui-ci et des photos de la promotion de 1943.

Premier emploi aux Houillères du bassin de la Loire

Le premier courrier traduit la désillusion d’un jeune homme se retrouvant seul dans une mine à l’écart des villes, avec les difficultés de gestion du quotidien et des rapports avec ses aînés qui sont emprunts de peu de cordialité, dans des entreprises où la hiérarchie reste très pesante.

Combien de jeunes gens se sont embarqués dans de longues études en vue de l’obtention d’un diplôme d’ingénieur sans savoir exactement ce qui les attendait au bout de leurs efforts. Ils se sont laissés prendre à ce mirage du siècle qui fait de l’industrie et de tout ce qui l’approche le synonyme de succès et de fortune. Cette jeunesse, à qui l’après-guerre a donné le goût irraisonné de l’argent et de la jouissance, croit trop souvent que les carrières industrielles lui apporteront de quoi calmer son appétit. Les familles, elles aussi, se laissent prendre à cette utopie. En parlant de son fils qui réussit assez facilement les constructions d’un « Mécano » ou qui, plus simplement, s’amuse à détraquer tous les jouets lui tombant sous la main, on se plaît à dire, avec un tantinet d’orgueil : « Nous en ferons un ingénieur ! » car on pense tout bas : « il gagnera beaucoup d’argent ! » (Le rôle social de l’ingénieur – Georges Lamirand)

Montrambert, le 21 avril 47

Mon cher ami,

Il est bien temps que je te donne enfin de mes nouvelles, mais je t’assure que je n’ai pas perdu de temps.
Sache tout d’abord que je suis à la division de Montrambert, groupe de la Ricamarie des Houillères du Bassin de la Loire. Je n’ai pas pu trouver une chambre, qu’à St Etienne, à 8 km de la mine et j’ai ¾ heure de train matin et soir ; à midi, je déjeune au Chambon-Feugerolles et le soir, je dine à St Etienne. Ces problèmes matériels constituent le point faible de mon organisation et je cherche à me loger plus près, mais ce n’est pas facile. Je suis seul dans mon cas ; tous les ingés sont mariés et logés dans des maisons très convenables ; mais à leur arrivée, les célibataires ont du attendre 1 an ou 2 avant de les obtenir.

Montrambert est une grosse division (1500 t) avec cokerie et usine électrique. Comme ingés il y a : un divisionnaire principal, deux divisionnaires adjoints et trois ordinaires. Je n’ai actuellement aucune responsabilité : je vais être attaché successivement à chacun des divisionnaires adjoints pour connaître tout le fond. En juillet, toute l’exploitation va être descendu à un nouvel étage équipé de façon moderne avec locos électriques et à ce moment, on me confiera soit un quartier, soit les travaux préparatoires. Depuis une quinzaine, je passe ma matinées à faire des mesures d’aérage et mes après-midi, à faire des calculs, application immédiate du cours Loison. Il s’agit d’une modification complète de l’aérage de la mine. C’est la une occupation exceptionnelle car les autres ingés m’ont avoué n’avoir touché à une règle calcul.
Pour l’instant, le métier me passionne assez peu et je t’avouerai que je regrette les années d’Ecole. Tu ne saurais t’imaginer ce qu’il est dur d’être pris au moins huit heures tous les jours, même le samedi. On ne peut même pas faire une course en ville. Les tournées sont fatigantes par suite du nombre de plans inclinés et de la chaleur humide qui règne dans les chantiers ; je rentre fourbu presque tous les soirs.
Les ingés sont assez sympa, mais sans familiarité. Pour la plupart, ils n’ont guère de conversation en dehors du travail et le respect de l’ordre hiérarchique est sacro-saint.
Gay est à la mine de La Chazotte, à 6 km au nord de St Etienne, en pleine nature. Il semble que l’atmosphère y soit plus sympathique qu’à Montrambert. Les ingés sont plus accueillants et moins à cheval sur le service ; les ouvriers sont également plus aimables. L’ennui est qu’il ne doit théoriquement pas y rester. Inutile de te dire qu’il va tous les dimanches à Annecy.
La campagne environnante est très agréable et j’en profite le dimanche ; le soir, je suis malgré tout heureux de retrouver l’atmosphère de la ville.
Un des divisionnaires est le beau-frère de Costes qui est ingé à Firminy. Ils m’ont invité une fois à déjeuner. L’activité du groupe du Centre n’a pas l’air intense. A propos, je te serais reconnaissant de ma faire parvenir l’adresse de notre ancien Chaurand.
Commences-tu à voir à peu près où tu iras à la sortie ? Si je puis te donner un conseil, ce sera celui-ci : ne regarde pas à quelque argent si tu peux y gagner un peu de liberté.
Tu diras à Daniel, Guèrithault, Léo, que je ne les oublie pas et que je vais me mettre à écrire. Assure-les en attendant de mon meilleur souvenir.
Mon cher ami, je te donnerai plus de détail dans ma prochaine lettre. Bien cordialement.

A. Chéneau

PS : voici mon adresse (provisoire j’espère) : chez Mlles Dory, 49 rue de la République, St Etienne

Comment candidater à la SNCF ?

Dans la lettre suivante, on retrouve ici un problème récurent évoqué par un courrier de Jean Roques (promo 1931) au Directeur Raymond Cornubert le 20 février 1941 sur l’importance du classement de l’École auprès de la SNCF. Marcel Paul-Cavalier, président du conseil d’administration de l’École et Président de Pont à Mousson va essayer d’obtenir de M. Hesnerais, directeur général de la SNCF (et ancien professeur à l’École) que l’ensemble de la promotion, et pas seulement le premier quart dans le classement, soit intégré au groupe I. Les événements de 1939 vont empêcher la modification du classement. Jean Roques écrit :

la discrimination faite entre les élèves d’une même promotion est injuste pour les raisons suivantes :
a) tous les élèves de Centrale figurent au groupe I, or les promotions sont de l’ordre de 200 au minimum.
b) les promotions des 3 Ecoles visées en A [Mines Nancy, St Etienne et Ecole Supérieure d’Aéronautique] ne sont pas nombreuses, 30 à 35 au maximum. Nous étions 31 dans ma promotion (1931) et depuis le nombre des élèves a décru de 20 à 12 en 1941. Pensez vous , Monsieur le Directeur , qu’avec des promotions de l’ordre de 30 élèves il y ait une telle différence de classe entre les élèves sortis dans le 1er quart et ceux sortis après ?

Croyez vous, par exemple, qu’il y ait une plus grande différence entre les élèves d’une promotion de 200 à 300 élèves, sortis dans le 1er quart et ceux sortis dans les 3 derniers quarts ?

On le verra dans le courrier ci-dessous, les centraliens appelés « les pistons » dans le jargon des Grandes Ecoles trustent les postes du groupe I d’où l’amertume de nos mineurs. On peut lire aussi les conditions d’embauche drastiques à la SNCF : « J’oubliais de te dire que la première condition qu’on m’a imposée a été le célibat pour 2 ans car pendant cette période l’attaché fait toutes les villes importantes de sa région et la SNCF ne veut pas d’entraves familiales. »

Vendredi, 30 mai 47

Mon cher ami,

Je viens de recevoir ta lettre du 27 et je m’empresse de te donner les précisions que je possède.
Je voudrais d’abord ne pas laisser subsister une équivoque sur les raisons qui m’ont fait poser ma candidature à la SNCF. Je suis tombé à St Etienne dans le groupe le mieux géré et où l’on travaille le plus avec un personnel pas trop mauvais. Les ingés auxquels j’ai été attaché sont des chiadeurs qui n’ont jamais songé à se délester sur moi ; le divisionnaire principal est très cordial avec moi et personne ne m’a fait de remarques désobligeantes. J’ai songé à quitter la mine pour une raison physique (j’étais à plat malgré la faible importance de mon travail devant celui qui m’attend lorsque j’aurai mes responsabilités) et une raison sentimentale si je puis ainsi m’exprimer. Je ne puis en effet me faire à l’idée que je suis à Montrambert pour une trentaine d’années, que je vais y être rivé et que je vais m’abrutir comme mes aînés. Si j’étais en famille, la vie serait bien plus agréable et j’y resterais sans doute, mais dans ma situation, ne connaissant personne et n’étant pas retenu par l’amour du métier (si je me suis fait des illusions sur le métier de mineur, je dois bien reconnaître que je ne lui trouve guère d’intéressant que ses avantages pécuniaires et alimentaires), j’éprouve le besoin de me rapprocher de ma famille et d’avoir un métier qui m’intéresse beaucoup plus.

Ceci dit, j’ai été convoqué par le Directeur Technique de la SNCF le 19 courant, il m’a demandé mon curriculum vitae et les raisons de mon choix et m’a dit qu’il me communiquerait l’accueil fait à ma demande. Je suis dans l’expectative. J’ai demandé la région ouest, service matériel et traction.

Je vais maintenant m’efforcer de te communiquer tous les tuyaux que je possède.

Les ingés classés dans le 1er quart de leur promo sont nommés attachés du groupe I, ils débutent à l’échelle 14 (4ème échelon), sont commissionnés à l’échelon 15, 1 an après, et passent dans les 4 ans à l’échelle 16. Les autres sont nommés attachés du groupe II, admis à l’échelle 12, 3ème échelon, et passent dans les quatre ans à l’échelle 14, j’ignore la suite. L’aboutissement de ces années d’attaché est le grade d’inspecteur ; la différence est qu’au groupe II on doit mettre 3 ou 4 ans de plus à l’acquérir. Je suis assez mal documenté sur le groupe II et tu auras des renseignements complets en écrivant, ou mieux en disant à tes parents de passer au service central du personnel 88 Rue St Lazare (9ème) (Tri 73.00 et Lab 96.00). Au point de vue traitement , l’échelle 12, 3ème échelon donnait il y a 3 ans, 72 000 F la première année + 12% de prime + mois double au 1er janvier + indemnité de résidence qui était à l’époque de 724 F par mois à Paris. Aujourd’hui après les augmentations, on peut bien majorer ces chiffres de 80 à 90 %. L’échelle 14 (4ème échelon) donnait 90 000 F + 12 % de prime + mois double + même indemnité de résidence.

En posant sa candidature, on a le choix entre l’une des 6 régions, puis, dans cette région, entre l’un des services suivants :

  • Matériel de traction (2 sections : bureau d’études ou service actif)
  • Exploitation (section commerciale et section du mouvement des trains)
  • Voies et bâtiments (infrastructure)

Pour le groupe I, on recrute en moyenne 25 ingés par an pour toute la France : 10 X, 12 pistons, 2 ou 3 mineurs. Je ne peux rien te dire pour le groupe II, sinon qu’il y a sans doute davantage de places et qu’il est plus facile d’y entrer. J’oubliais de te dire que la première condition qu’on m’a imposée a été le célibat pour 2 ans car pendant cette période l’attaché fait toutes les villes importantes de sa région et la SNCF ne veut pas d’entraves familiales.

En résumé, au point de vue matériel, les traitements de début sont moins élevés que dans les mines, mais on rattrape au bout de quelques années. Il y a bien entendu des
indemnités de déplacement, économats, attribution de charbon et quelquefois de logement, sans parler des voyages.

Je regrette de ne pas pouvoir te donner plus de renseignements et te conseille de t’adresser rue St Lazare. Je souhaite bien vivement que tu réussisses à te placer rapidement dans la métallurgie ou la SNCF. Cette dernière constitue un milieu beaucoup plus ouvert, offrant des problèmes techniques intéressants et où il est facile d’éviter l’abrutissement (les voyages forment la jeunesse).

L’ambiance générale de la mine, l’état d’esclavage où elle vous tient, sont avec la raison physique, ce qui m’en détache. Toutefois, si je ne reçois pas la réponse qui me convient, je me résignerai comme tant de mes anciens.

Danel et Brosse sont venus en stage et je regrette qu’ils ne soient pas venus me voir. Gay est très en forme.

Reçois mon cher vieux, mes meilleures amitiés.

A. Chéneau

PS : je te signale que pour activer la marche de sa demande à la SNCF il est souvent indiqué d’aller voir rue St Lazare où elle en est car le bureau du personnel n’est pas toujours pressé. Je pense que tu pourrais commencer à te renseigner à l’inspection de Nancy près de Terrible ou de Tonchand qui pourraient te recommander le cas échéant.

La famille le recours contre la solitude !

Notre jeune ingénieur ne semble pas passionné par les Mines, mais s’il a un travail, il se sent seul et impatient de fonder une famille.

(…)Un jeune ingénieur, parcourant le pays perdu dans lequel se trouvait l’usine où l’attendait son poste, demandait avec angoisse à l’ancien qui le pilotait :
– Mais que vais-je devenir dans ce trou?… Et l’autre de répondre :
– Mon pauvre vieux, tu feras comme moi : tu te marieras.
(…)Neuf fois sur dix, l’ingénieur vit dans un bled où la neurasthénie ne tardera pas à le mordre de son pessimisme dangereux s’il ne fonde un foyer qui lui redonnera chaque soir la confiance et la force. (Le rôle social de l’ingénieur – Georges Lamirand)

Saint-Étienne, le 3 août 47

Mon cher ami,

C’est avec plaisir que j’ai lu hier soir ta lettre du 1er aout. Depuis notre dernier échange de lettres, j’ai eu une existence assez agitée et j’ai perdu de vue certains détails. En particulier je crains ne pas avoir répondu à ta lettre du 10 juin dans laquelle tu me faisais part de ton projet de te fiancer. À cette lettre étaient jointes les photos et à ce propos, je ne me souviens plus du tout si je les ai payées à la commande avant de quitter l’École ou si tu as dû acquitter leur prix à ma place ; dans ce dernier cas, tu voudras bien me dire de quelle somme je suis débiteur.

Je t’adresse avec retard mes biens vives félicitations pour tes fiançailles et je forme pour ta fiancée et toi mes meilleurs vœux de bonheur. Je suis vraiment très heureux de voir que tu as trouvé une jeune fille sérieuse et j’approuve ta décision de te marier rapidement car ces derniers mois m’ont appris que la vie du célibataire éloigné de sa famille était insupportable pour celui qui a une nature tant soit peu sensible.

J’ai reçu le 30 juillet, à l’issue de démarches qui ont duré trois mois, mon avis définitif d’admission à la SNCF. Je suis affecté aux ateliers de Levallois mais il me faut pour apprendre la chauffe et la conduite des locos. Je suis en effet affecté au service du matériel car je porte des lunettes. Il ne me déplaît pas d’aller pendant quelques mois à Nantes où j’ai ma famille. Tu ne me dis pas ce que tu penses des conditions qui t’ont été faites à la SNCF. Tu attends sans doute que le directeur d’Ottange soit rentré pour prendre une décision.

Le repas des grévistes au puits Chatelus le 15 octobre 1948

J’ai trouvé une période pénible à la mine. J’ai eu beaucoup de travail avec la grève, le changement d’étage et pour couronner le tout, un feu au fond. C’est surtout ce feu contre lequel nous luttons dans des conditions extrêmement pénibles qui m’a fatigué. J’y ai pris froid et j’ai dû m’arrêter pendant cinq jours ; j’en ai profité pour aller à Paris où j’étais d’ailleurs convoqué pour les visites médicales. Malgré cela, j’étais bien considéré ici et c’est avec regret que l’on m’a donné ma démission : l’honneur de l’École est sauf. Je prendrai mon service le 1er septembre à Nantes. Je suis très sensible au fait que tu aies pensé à moi pour être garçon d’honneur à ton mariage, mais, si c’est avant le début de l’an prochain, je serai à Nantes et c’est effectivement bien loin pour que je songe à faire le déplacement car je serai tenu par le service.

Patate m’a écrit plusieurs fois pour savoir quand je partirai afin de poser sa candidature à ma place. Je vais lui annoncer mon départ aujourd’hui, même et s’il est accepté ici, sa place sera libre à Roncourt. Il n’est toutefois pas certain que l’on accepte ici car on a embauché des types de Saint-Étienne.
Il y a plus d’un mois que Gay n’a pas donné signe de vie : aux dernières nouvelles, il était amoureux.

Sois rassuré de toute mon amitié et de mon meilleur souvenir.

A. Cheneau

Ci-dessus une photo de la promotion 1943 en voyage d’étude à Piennes, le jeune homme en blouson est Antoine Parmentier, dit Patate, dans la lettre d’André Cheneau.

Comment finit l’histoire ?

André Cheneau n’est resté qu’une année attaché SNCF de la Région Ouest, il est devenu ensuite Directeur de la Société de Fournitures Générales pour la Marine et domicilié au Château de Beauregard à Saint-Nazaire puis Propriétaire-Exploitant des établissements Laurent, toujours à Saint-Nazaire, et enfin président de la menuiserie industrielle Baudet qui réalisa des équipements mobiliers pour des bateaux et des équipements de salle de bain intégrés pour les groupes hôteliers.

Quant à Roger Lévy, toute sa carrière s’est déroulé aux établissements Fruhinsholz devenus Nordon où il a débuté comme adjoint au directeur technique, puis Ingénieur aux études, Chef du département tuyauterie pour terminer Directeur adjoint aux projets et contrats.

Et Patate ? Il a fait toute sa carrière en Afrique, au Maroc, puis Lubumbashi au Katanga…

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Sources :

  • Archive de l’École des Mines : dossier Lévy
  • Anne-Marie Valette, fille de André Cheneau
  • Photo de la grève site Musée de la Mine à Saint-Étienne

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